Taxi, couloir blanc, salle d’attente, chemise d’hôpital, masque en plastique, machine bizarroïde, taxi à nouveau.

 

Depuis une semaine, ma petite routine de cancéreuse s’installe.

Comme chaque jour, je suis dans la salle d’attente. Je reconnais certains patients, d’autres sont nouveaux. Comme d’hab, je suis de loin la plus jeune. Ils sont seuls … sauf un.

« Eh bien ! Si j’avais cinquante ans de moins, je ne traînerais pas pour vous faire la cour ! »

Sa femme lui tapote le genou en riant.

« Mais voyons ! Tu es bien trop vieux ! »

Il porte des lunettes et il a une balle de tennis sous la peau du cou. Cette vision qui m’aurait autrefois fait détourner les yeux ne me fait ni chaud ni froid. J’adresse un clin d’oeil complice à cet adorable couple.

« On n’est jamais trop vieux pour draguer ! »

C’est tous les patients qui rient de bon coeur. On se met à parler de foot, de formule 1. Comme quoi, la vie continue.

Un ami m’accompagne, aujourd’hui. Pourtant, c’est directement à moi que la femme de mon prétendant du troisième âge s’adresse.

« À quelle heure est votre rendez-vous? »

 

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Minute papillon ! À aucun moment je n’ai mentionné ma maladie. Comment sait-elle qu’entre mon ami et moi, je suis bien la patiente ? Merde. Je suis malade et ça se voit. Une infirmière apparaît dans l’encadrement de la porte.

« Mademoiselle de Nicola ? C’est à vous. »

Quatre mains positionnent le masque à petits trous sur mon visage. En un « clic », je suis immobilisée et plaquée à la table. Puis, pendant quinze minutes, je ne bouge pas d’un millimètre. Sinon, les rayons ne brûleraient pas ce qu’il faut.

Pendant que je laisse la technologie de pointe faire son boulot, je n’ai rien d’autre à faire que de penser. Je remarque que, de manière générale, plus mon corps est immobile, plus je réfléchis intensément. Alors, c’est ici même, prisonnière de cette machine extra-terrestre que je prends chaque jour une nouvelle décision. Hier j’ai résolu qu’après ma rémission, je partirai faire un voyage spirituel en Inde. Le jour d’avant, que j’allais me faire livrer de la nourriture bio une fois par semaine. Et aujourd’hui …

« C’est fini. À demain. »

Dans le miroir de la cabine, une jeune fille sans cheveux avec des petits ronds imprimés partout sur le visage me contemple. Si on m’avait dit qu’un jour je ressemblerai à ça, je ne l’aurai pas cru. Cependant, que dieu bénisse l’inventeur du crayon à sourcils. Je soupire. La dame de la salle d’attente a raison. Il y a bien écrit « cancéreuse » en gros sur mon front.

 

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J’enlève ma chemise d’hôpital et j’observe la peau de ma poitrine. On dirait que j’ai pris un petit coup de soleil. Je pose un doigt sur ma peau et appuie légèrement, la trace blanche met quelques secondes à s’estomper.

Dans l’immense couloir blanc, mon ami me dit :

« Pendant que tu n’étais pas là, la femme du monsieur qui a une tumeur dans le cou m’a expliqué qu’il a non seulement un cancer de la gorge, mais aussi alzheimer ! Ils doivent tout le temps lui ré-expliquer. T’imagines le truc ? Il découvre tous les jours qu’il a un cancer ! »

Je reste sans voix. Mon pauvre petit Dom Juan sénior.

 

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Ce soir, dans le taxi, je ne me sens pas bien. Je suis comme oppressée, j’ai trop chaud. J’ai envie de vomir, mais surtout de dormir. Vite, mon lit.

Si la chimio m’attaquait de front et me mettait directement K.O., les rayons eux, m’enserrent le cou si lentement que sans même m’en rendre compte, je ne peux déjà plus respirer.

Join the discussion 7 Comments

  • Lise dit :

    Petite question. D’où sors-tu les petits dessins si étonnamment parlant qui ponctuent tes articles ? Ils causent plus que des mots… Ou finissent d’enrober les tiens. Bravo pour tout ça ma belle ! Que 2015 soit l’année de tous les espoirs et les folies. Je t’embrasse fort

  • CLAIRE dit :

    Coucou Marine, je souhaite de tout coeur que cette annee 2015 soit pour toi une annee de renaissance et pleine de bonnes surprises. Continue avec cet optimisme dont je suis admirative. Je reviendrai te faire un petit coucou de temps en temps sur ton blog si captivant a lire. Bisous et bonne annee a tous les tiens.

  • Nana-de-Marine dit :

    Tu me donnes l’impression de suivre un peu plus chaque jour le chemin des bouddhistes pour s’approcher de la Nirvana. Je m’explique très mal (demande à Catherine si tu ne me comprends pas, elle saura t’expliquer ce cheminement)…

    Je te raconterai un jour l’expérience d’une amie qui a beaucoup frappé Lise. En gros, chaque épreuve est là pour renforcer le mentale.
    La voie que tu as prise est très belle.

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